Saga quatre mains
10h30 Ce dimanche matin. Comme chaque semaine je suis installé à la terrasse du café des Arts. Je scrute la foule des badauds déambulant sur le marche de la place du Concert. Il fait soleil et je me tiens, là, seul, comme toujours, en ces dimanches matin là.
Je sais qu’elle va arriver. Elle est toujours très ponctuelle. Elle passera comme les autres semaines, et je la regarderai, la devinerai, la forcerai du regard sans qu’elle ne me concède rien.
La seule pensée de son passage me trouble déjà. Je me sens homme, terriblement homme. Je la désire déjà, avant même de l’apercevoir. Je vais m’en coller plein les rétines, histoire d’occuper mon imaginaire jusque la semaine prochaine. Et comme tous les dimanches je frôle la démence, mon souffle est court, je sens la terrible non maîtrise de mon sexe. Et comme toutes les semaines depuis trois mois, je l’attends. J’attends qu’elle passe, Et comme toutes les semaines, je me mets à douter. Et si elle ne passait plus. Si elle m’était définitivement absente ?
10h40 Elle n’y est pas. Je scrute les visages, les corps qui se frôlent autour des étales
...
10h42 J’ai mis du temps à réaliser l’heure. Je sens mes jambes prises d’impatience. Maintenant il est temps pour moi de me lever, de faire les pas.
Habituellement je ne me permets pas de musarder ainsi le dimanche… Faut-il être imbécile, quand même !
A cette heure le marché fourmille. Assourdi, le brouhaha ambiant m’en parvient, dissonant, brouillon et cacophonique tel l’ajustement des instruments qui précède le concert… Comment tout ceci peut-il, à un moment, s’accorder ?
Vient-il un jour, l’accord ?
11h00 Il m’a fallu ces longues minutes pour enfin sentir sonner mes talons sur le trottoir. L’idée de manquer ce rendez-vous dominical me perturbe…Treize semaines que cela dure ! Treize semaines… peut-être plus ? Je ne me suis peut-être pas rendu compte tout de suite ?
11h10 Ce soleil, inattendu en cette saison, mes enjambées dignes du Chat Botté, perlent mon front. Pourquoi ai-je mis ce lourd manteau ? Ma main efface cette buée désagréable, disgracieuse.
J’y suis presque, maintenant…
11h12 Me voilà au sein de la foule grondante que je fends. Je la perçois multicolore, bruissante et pressante, discordante et étouffante. Traverser cet espace alors que je n’ai rien a à y glaner, qu’elle corvée !
11h15 L'enseigne surgit : Café des Arts.... Il est là, assis à la terrasse, comme tous les dimanches depuis au moins trois mois. Me voit-il ? Je me sens femme... m'a-t-il vue ?
...
11H15 Je la vois, je la perçois, je la devine derrière ce gros monsieur bedonnant. Elle porte un long manteau noir, long, très long, trop long. Celui ci lui recouvre quasiment les pieds qu’elle a chaussé de bottes noires. Elle semble se protéger derrière la lourde étoffe. Etrange, il fait pourtant si beau aujourd’hui. Elle donne l’impression de se cacher et en même temps elle dégage une force terrifiante. Comment pourrait on l’approcher ? Comment oserais je ? Le dois je seulement ? Tout est si beau et paisible comme cela. Je passe de doux instants à m’enivrer du fantasme d’elle. Et si l’aborder était la fin et non pas le commencement ?
Elle approche….Mais je ne la reconnais pas. Quelque chose est différent.
…
Je suis dans une nébuleuse . Je n’ai pas dormi. Je ne le peux jamais quand je partage ma couche avec un inconnu. Quoique dans ce cas, il s’agissait plutôt de sa couche. Il habite rue Sainte Catherine, un appartement dans une vieille maison. Une espèce de garçonnière assez coquette, un lieu d’homme.
Je ne reconnais pas mon odeur. C’est étrange d’utiliser la salle de bain de quelqu’un que l’on ne connaît pas, on y apprend tant de choses, tant de l’intimité de l’autre, de ses petites manies. Il m’a fait un thé, est allé me chercher un croissant, puis je me suis levée, l’est embrassé et je suis partie
Que suis je allée chercher cette nuit ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et qu’est ce que je fais à passer ici depuis tout ce temps ? Déraisonnable errance que celle du dimanche.
Voilà j’y suis…. Face à Lui.
...
C’est la première fois que nos regards se croisent, j’en suis pétrifié, stupéfait ! Le sien n’a pas hésité un seul instant dès qu’elle s’est retrouvée face à moi, captant le mien en flagrant délit d’observation indécente et investigatrice. Impossible de briser cette chaîne qui vient de se tendre. Mes doigts se crispent, enserrant les accoudoirs de la chaise de bistrot. La confusion ambiante s’accentue d'avantage, mélangeant les couleurs, mettant une sourdine aux rumeurs. Autour de nous les mouvements s’amollissent, tel un ralenti cinématographique, comme pour mieux souligner cet instant unique et magique. Je sens que je ne dois plus bouger, ne plus ciller même… J’ai peur de l’effaroucher par un geste que je crains gauche et emprunté. Je deviens chasseur de papillons, habile et patient. La moindre de mes actions doit être sûre et précise.
Peu à peu le rythme de mon cœur s’assagit et à nouveau l’air s’infiltre dans mes poumons. Mes mains en étau se desserrent, lâchent leur support, se déplient et osent se poser à plat sur la table.
Bien que ses yeux n’aient pas quitté les miens, je sais qu’ils m'incluent pleinement. Les quelques mètres qui nous séparent permettent à ses pupilles de rester parfaitement immobiles tout en percevant le moindre de mes tressaillements.
Et de voyeur me voilà épié, de chasseur me voilà capturé. Perception étrange d’être exposé nu face à elle. Je ne parviens pas encore à savoir si cette sensation est agréable ou non. L’image de la proie paralysée par les fascinantes prunelles du reptile passe dans mon esprit embrumé… Moi qui me pensais maître de moi-même… Moi qui croyais posséder la force tranquille de celui domine tous et tout… Me voici suspendu dans l’attente du message qu’elle ne va pas manquer de me lancer au travers de cette attache visuelle, imperceptible aux autres.
La tension ne faiblit pas, pourtant je sens qu’elle m’autorise à penser à nouveau.
Que va-t-elle m’infliger : « Cessez de me lorgner telle une prise éventuelle. Votre récurrente présence en ces lieux m’indispose ! » ? Cela m’achèverait.
Que pourrait-elle me concéder : « Votre obstination me perturbe, cessons ce jeu et dites-moi ce que voulez ! » ? Cela m’enchanterait.
Le garçon me sauve provisoirement en venant cueillir d’un geste souple car tant de fois répété la coupelle dans laquelle j’ai déposé la monnaie. Dans la même impulsion il ramasse le verre vide et essuie rapidement la table, me signifiant ainsi qu’il serait peut-être bon de céder la place à quelques-uns des badauds impatients.
Cet intermède a fait se briser l’instant. La vie alentour a repris : à nouveau les corps se meuvent, les sons se distinguent. Nos regards n’y ont pas résisté…
Cependant elle est toujours là, un sourire léger, confusément moqueur, se dessine sur ses lèvres. Sans l’avoir guidée ma main l’invite à venir s’asseoir.
…
Elle me prend cette main tendue, elle ne la saisit pas, pose juste la sienne sur la mienne. Alors que nous ne nous sommes encore rien dit, que seul le regard est un fil entre nous, elle m’offre cette partie d’elle. Je sens sa paume contre la mienne, ses longs doigts contre les miens. Elle est légère, aérienne, une partie d’elle lovée entre mes doigts. Sa peau est douce, ses mains tremblent, laissant traduire un émoi qui ne transparaît ni dans le corps ni dans le regard.
Je suis quasi tétanisé mes yeux plongés dans les siens. Elle me fixe toujours, je me concentre sur ce regard, sur ses yeux que je ne faisais qu’imaginer et qui me transpercent. Le soleil semble la gêner. Ses yeux verts disparaissent peu à peu.
Je la presse de la main, elle s’assoit, son manteau s’entrouvre laissant entrevoir une peau blanche et laiteuse. Sa robe est légère sous la lourde étoffe noir, son décolleté profond. J’évite de laisser y errer mes yeux qui, tels des enfants rebelles, ne cessent d’y revenir.
Je divague, me perd entre ses seins. Et soudain sa voix grave, un peu rauque, à peine frémissante me parvient. Sa voix s’impose en moi, comme la marque de sa sensualité s’immisçant dans ma poitrine.
Ma raison me dicte de m’enfuir, de partir loin. Je perçois que plus rien ne sera comme avant. Cette femme me bouscule déjà, elle m’effraie presque, me fascine. Je sens que je vais me perdre en elle, je me perds déjà. Je vais lui abandonner ma mesure, mes certitudes, mes repères et ma sacro-sainte foutue maîtrise !
Un simple bonjour distinctement prononcé, charmeur et chaleureux. Ses mains tremblent toujours mais le sourire semble, lui aussi, toujours, aussi moqueur.
Elle me parle, je bois ses mots, je me noie.
...
A suivre…